mardi 2 octobre 2007, par
En République Tchèque il y a beaucoup de grandes cultures de types céréales, betteraves, oléagineux et pommes de terre. Mais la grande taille des exploitations et l’histoire du pays fait qu’il y a très peu de production de fruits et de cultures maraîchères. De ce fait ces productions se placent en sixième position en terme de valeur en République Tchèque, représentant moins de 5% du chiffre d’affaire agricole du pays [1]. Au contraire en Pologne, certaines régions ont une longue histoire de production de fruits et légumes, ce qui conduit aujourd’hui à des essais de valorisation et de reconnaissance de ces produits traditionnels. Les fruits et légumes frais sont donc la troisième production en terme de valeur en Pologne, représentant 12% du chiffre d’affaire [2]. Qui sait que la Pologne est le premier pays producteurs de pommes et de framboises par exemple en Europe ? Les fruits ont une place importante en Pologne, et les producteurs doivent de plus en plus faire face à la concurrence de fruits importés de pays plus au sud tel que l’Espagne ou l’Italie, et qui bénéficient de prix que les polonais ont du mal à concurrencer. Les producteurs s’organisent donc pour se battre et trouver leur place sur les marchés européens. Compte rendu de nos visites et discussions !
La Pologne, géant de la pomme
La Pologne est le premier pays producteur de pommes d’Europe [3], qui est le fruit le plus produit. 2 305 milliers de tonnes de pommes y ont été produit sur les 11 771 milliers de tonnes produites en Europe en 2006. Les pommes représentent par ailleurs 85% de la production totale de fruits du pays [4].

Les cerises griottes et les prunes sont également des productions importantes.
Au niveau des fruits rouges, les fraises dominent la production, suivi par le cassis et enfin les framboises.
Cassis polonais
La Pologne est également le troisième pays producteurs d’oignons d’Europe, deuxième légume produit en terme de quantité après la tomate en Europe. Les principales productions de légumes de plein champ sont dans l’ordre en Pologne le chou, l’oignon, la carotte, le concombre et la tomate. En 2005, les surfaces cultivées en légumes y étaient en augmentation [5]. Les exportations de légumes frais et transformés ont ainsi augmenté de 20% par rapport à 2004, l’oignon dominait alors les exportations des légumes frais. 85% des exportations de légume polonais étaient vers l’Europe des 25.
La République Tchèques est quant à elle un petit pays producteur, puisque la production de fruits et de légumes et y est presque anecdotique (134 milliers de tonnes, ce qui la place en 15ème position). En 2002, il y avait 48 milliers d’hectares en vergers dans ce pays, alors que la Pologne en comptait plus de cinq fois plus. En 2006, l’oignon était le légume le plus planté en Tchéquie, il l’était sur 2235ha, mais les surfaces cultivées de légumes en général ont été divisées par 3 au moins depuis 1999 [6] ! La production de fruit subit le même sort, puisqu’en 2005, la récolte a été de 30% inférieure à celle de 2004 [7], en partie pour des raisons de non rentabilité de la production !
La République Tchèque a une balance commerciale négative en ce qui concerne les fruits et légumes frais et transformés, mais la Pologne est étonnamment dans la même situation pour les fruits : la Pologne est importatrice net de fruit à cause des agrumes, bananes et du raisin. Elle est par contre exportatrice nette de légumes et de préparation à base de légumes et fruits [8] .
Nous avons visité 6 exploitations productrices de fruits en Pologne et 0 en République Tchèque, un producteur d’oignons en dans chaque pays et enfin un producteur de concombres et de fraises de plein champ dans l’est de la Pologne. Les principaux points de vues et états présentés par la suite correspondent donc majoritairement à des producteurs de fruits polonais.
Où produit-on ces petits cadeaux de la nature ?
La production de fruits est régionalisée en Pologne : ainsi, selon la Chambre d’agriculture de Lublin, 70% de la production de framboises a lieu à l’est de la région de Lublin, la Pologne produisant 50% des framboises en Europe. La production des autres fruits rouges et des pommes est également régionalisée, il y a certaines régions qui sont connues au niveau Polonais pour une production, comme par exemple les pommes de la région de Łącko. En République Tchèque, la production de fruits doit être principalement localisées dans les régions frontalières du pays, plus vallonnées.
La production de fruits et légumes est souvent présente dans des zones proches de grandes villes, qui absorbent une partie de la production, comme c’est le cas pour Wokiech qui produit des fraises et des concombres notamment, et vend toutes ses fraises à Poznan.
Une productrice de fraise en Pologne
La production de fruits a cette année subit les dégâts de trois jours de gel au mois de mai, qui ont provoqués suivant les estimations des pertes allant jusqu’à 100% des fruits dans certains cas. Les prix des cerises notamment ont donc été particulièrement élevés, car la demande était supérieure à l’offre. Pour les agriculteurs, il est donc essentiel de conserver plusieurs productions car si cette année les cerises n’ont pas marché, il y a toujours les pommes pour assurer un revenu minimum. Les assurances de la production existent, mais les agriculteurs n’en prennent pas car cela leur coûterait trop cher : « la moitié des revenus de l’année » selon Dariusz, producteur de pêches, cerises, cassis, fraises...
Récolte des cerises amères, dont les rendements sont faibles cette année à cause du gel
Débouchés et Situation du marché
Les productions de fruits et légumes ont trois directions principales : la première est la transformation. Il y a en Pologne des usines de transformations, avec des capitaux étrangers parfois qui produisent des confitures, des fruits pour la pâtisserie ou les yaourts, des aliments pour bébé, des cornichons… Le second débouché pour les fruits et légumes et la vente sur des marchés de grossistes pour la consommation nationale, où les supermarchés et autres magasins viennent se ravitailler. Enfin le troisième débouché est l’export, mais celui-ci nécessite une certaine organisation qui puisse permettre de proposer de grandes quantités. Les producteurs que nous avons rencontrés exportaient principalement vers l’Allemagne, l’Italie et la Russie.
Le problème des ventes sur les marchés de grossistes est que les prix ne sont pas stables et varient beaucoup suivant l’offre et la demande. Globalement, plusieurs agriculteurs nous ont dit que le prix de vente de certains fruits comme la framboise ne couvrait pas les coûts de production. Il semble que les prix aient baissés ces dernières années, avec les facilités d’importation. Ainsi, Dariusz nous confiait ne pas comprendre comment les fruits italiens et espagnols pouvaient arriver sur le marché polonais moins cher que ses fruits alors qu’ils ont des coûts de production supérieur.
Les pêches de Dariusz subissent la concurrence des pêches d’Espagnes notamment
Mais Dariusz de continuer : « J’aime faire des fruits : si l’on compare aux céréales, on gagne moins d’argent mais on a plus de temps libre ». Dariusz a commencé les fruitiers en 1999, notamment les cerisiers. Il s’est mis à planter des vergers car c’était plus rentable à l’époque. Mais maintenant avec la baisse des prix et les problèmes de main d’œuvre, la situation est plus difficile pour lui. En effet, les agriculteurs ont de plus en plus de mal à trouver de la main d’œuvre saisonnière notamment, car il y a eu beaucoup d’immigration pour trouver des conditions de salaires meilleures (voir article « Dépêche de l’Est, Lettre en Cultures n°4).
Les agriculteurs ont donc des difficultés pour investir car les machines sont aussi chères qu’ailleurs en Europe. Selon Tomasz, la Pologne n’est pas assez forte pour se battre au niveau des productions fruitières, les agriculteurs ne sont pas assez organisés.
Et si on se regroupait pour être plus fort ?
Sur motivations de recherches de débouchés souvent, des groupes de producteurs se forment. Nous en avons rencontrés trois qui concernaient la production de fruits et leur premier rôle était de vendre les fruits des membres. Il peut exister quelques règles de ventes, par exemple dans le groupe de Jerzy, tous les adhérents doivent vendre au minimum 70% de leur production à travers le groupe. Regrouper la production permet d’exporter : les cerises amères en Russie, les cerises en Allemagne, chaque groupe trouve ses débouchés à l’étranger. A ces exports s’ajoutent des débouchés sur le marché national dont les entreprises de transformation. Ces groupes de producteurs permettent aussi aux agriculteurs d’investir en commun, par exemple dans des chambres froides ou des trieuses pour les fruits, des machines pour récolter ou encore des pulvérisateurs. Des activités de formation peuvent également être organisées, sur la protection phytosanitaire des vergers par exemple. Il y a également des groupes qui se crée pour qu’une production reçoivent un label au niveau européen : par exemple à Łącko, les pommes ont fait l’objet d’une demande d’appellation d’origine contrôlée, et à terme le but est d’amener les touristes à rester dans la région et profiter des bons produits traditionnels.
Se regrouper peut permettre d’investir dans une chambre froide commune
Stockage de myrtilles en chambre froide
Le gouvernement aide à la création des groupes de producteurs en fournissant pendant les trois premières années une aide équivalente à 1% du capital pour les frais administratifs etc. Globalement les conditions sont plutôt favorable.
Et l’Europe dans tout ça…
Les agriculteurs reçoivent des aides de l’Union Européenne pour les vergers et parcelles de légumes dont le montant est fixe par hectare. Il est différent pour les productions de fruits et légumes de celui qui est reçu pour les céréales. En Pologne, Dariusz reçoit 84€ par hectare pour ses vergers et 154€/ha pour ses céréales. En République Tchèque, la situation est inverse : les agriculteurs reçoivent plus de subventions pour les vergers et le maraîchage que pour les céréales. Certains agriculteurs regrettent que les subventions ne dépendent pas de la production, car ils notent que c’est le cas pour d’autres productions comme la mandarine et les ananas dans des pays plus au sud de l’UE.
A ses subventions s’ajoutent des fonds structurels distribués au travers des programmes européens comme SAPARD puis nationaux comme PROW (Programme de développement rural) en Pologne qui financent en partie des investissements. Ainsi Jerzy a pu acheter un tracteur financé à 50% par SAPARD, Dariusz a, quant à lui, bénéficié du même programme pour planter ses vergers. D’une manière générale ces programmes ont réellement augmenté la capacité d’investissements des agriculteurs. Ces programmes d’aide à l’investissement vont encore se poursuivre mais Dariusz comme d’autres craint qu’il n’y ait pas assez d’argent pour tout le monde car beaucoup d’agriculteurs vont faire la demande.
Tous les agriculteurs rencontrés sont unanimes sur le fait que depuis l’entrée de la Pologne dans l’UE, il est plus facile de vendre à l’étranger. Mais ils regrettent que ce changement ait été accompagné d’une baisse des prix des fruits, seulement légèrement compensée par les subventions.
Vers une production de qualité reconnue
Dans les filières des fruits et légumes aussi, le développement du marché des produits de qualité et des certifications est peut-être l’avenir. Les agriculteurs y pensent et ont souvent des avis dessus, voir ont déjà modifié leurs pratiques.
Le plus courant est la production intégrée : il s’agit notamment de raisonner les traitements phytosanitaires à partir d’évaluation du risque de perte en cas de non traitement. Cette pratique réduit déjà significativement l’usage de produits phytosanitaires. Cette démarche est volontaire et les agriculteurs ne semblent pas gagner plus d’argent, car ils ne vendent pas leurs produits plus chers et ne reçoivent pas de subvention spéciale.
Plus loin, le marché des produits biologiques se développent assez vite, autant en Pologne qu’en République Tchèque (voir articles spécifiques : en Pologne, dans cette même rebrique Paroles, et en République Tchèque dans la lettre en Cultures n°3). Mais selon les producteurs de fruits polonais, le marché du bio n’est pas encore rentable pour les fruits car les polonais sont encore trop attachés au prix lors de leurs achats et les produits bios sont quand même beaucoup plus chers, jusqu’à 200% selon Tomasz.
La transformation en jus de fruit est une alternative, qui peut s’inscrire dans une démarche de qualité. Sur la photo, un magasin chez le producteur de jus, qui sera bientôt certifié biologique
Pour Dariusz, au problème du prix s’ajoute le fait que dans le cas des fruits, 90% des clients achètent à la vue (par les yeux), et que les fruits bio ne sont pas aussi jolis que les fruits conventionnels. La production biologique qui existe actuellement est essentiellement tournée vers l’export vers l’Allemagne ou l’Italie.
Une troisième alternative est la classification des produits comme traditionnels d’une région et la protection de l’appellation. Dans le cas de Łącko cité précédemment, c’est la pomme qui fait l’objet d’une demande auprès de l’Europe, mais il y a aussi des demandes pour des fruits transformés, comme dans le cas de Kazimierz qui fume des prunes.
Le but de toutes ces démarches est bien sûr de valoriser au mieux la production pour que les producteurs puissent en tirer le plus grand bénéfice. D’une manière générale, la production de fruits semble rentable en Pologne, et les polonais semblent motivés pour qu’elle le reste ! Les producteurs nous ont souvent impressionné par leur ouverture d’esprit sur la situation européenne et leur volonté que les choses changent, et par leur capacité d’investissement pour un meilleur avenir. Et puis il va sans dire que visiter un verger de pêches juste à maturité laisse toujours un arrière goût agréable dans la bouche !
[1] (2004), La République Tchèque, un marché agricole libéralisé, http://www.agriculture.gouv.fr/
[2] (2004) La Pologne, grand pays producteur, http://www.agriculture.gouv.fr/
[3] Eurostat Pocket book, Agriculture, Main Statistics 2005-2006, 2007 Edition.
[4] L’agriculture et l’économie alimentaire en Pologne, 2006, Ministère Polonais de l’Agriculture et du Développement Durable, Varsovie, Pologne
[5] L’agriculture et l’économie alimentaire en Pologne, 2006, Ministère Polonais de l’Agriculture et du Développement Durable, Varsovie, Pologne
[6] Ministère Tchèque de l’Agriculture, 2006, rapport sur la production légumière, en Tchèque.
[7] Rapport “Agriculture”, 2005, Ministère Tchèque de l’agriculture, Prague, en anglais.
[8] Global Trade Atlas, Synthèse sur le commerce extérieur polonais en 2006, Nicolas Perrin, Ambassade de France, à Varsovie.